Interview : 5 questions à Domotic / Stéphane Laporte

Stéphane Laporte (Centenaire, Karaocake, Egyptology…) a sorti récemment sous le nom de Domotic, Descriptions Of An Unfolding Event. Un nouvel album aux allures de BO de film imaginaire avec 13 compositions à la fois ambient et psychédéliques.

Domotic

1. Qui es-tu Domotic ? Comment te définirais-tu ?

44 ans , barbu, un peu austère mais rigolo parfois.

2. Quelles sont tes principales sources d’influences ?

Je crois que je m’inspire plutôt des méthodes artistiques au sens large, que ce soit dans la musique mais aussi en art plastiques… J’aime bien les règles qui peuvent guider l’écriture, principalement dans le souci de me renouveler, et aussi de tenter de débarrasser mon art de la notion d’ego… en faisant de la musique j’essaye de faire écouter une idée plutôt que mon individualité. Évidemment ça n’est jamais 100% pur mais c’est un bon objectif je trouve. L’élaboration de nouveaux systèmes d’écriture, de principes directeurs, me permet aussi d’avoir l’impression de renouveler ma pratique, même si c est souvent la même sensibilité qui s’y exprime. Ces principes je les tire à la fois de projets musicaux qui me plaisent, mais aussi de la littérature comme celle de Georges Perec qui incorpore la notion de contrainte, ou de l’approche ultra méthodique d’artistes comme Sol Lewitt par exemple.
Quand je cherche à écrire mes morceaux , et même si je n’ai pas de réelles bases théoriques, j’ai besoin de leur donner une certaine justification musicale, autre que le fait que ça sonne bien. Du coup, j’essaye d’élaborer des petits principes d’écritures, librement inspirés de la musique sérielle comme a pu le faire Ennio Morricone par exemple.

 

Par exemple le principe sur lequel j’ai construit l’arpège du morceau « Morton » c’est d’utiliser des notes séparées entre elles de 11 tons, ça dissone pas mal. Cet arpège de quatre notes est décalé à chaque cycle d’un demi ton vers le haut puis d’un demi ton vers le bas. Je l’ai ensuite contrebalancé par un autre arpège, statique lui, de trois notes quinte + octav. Ensuite je laisse mon oreille essayer d’harmoniser ces éléments mis en tension pour en faire quelque chose de beau.

ça n’est pas révolutionnaire musicalement mais ça m’aide à justifier un peu l’existence du morceau à mes yeux.

J’aime aussi travailler sur l’instrumentation et la mise en son, et là j’ai tendance à plutôt réfléchir comme un peintre, par couches et par touches. Certaines lignes mélodiques sont ainsi le fruit de différents timbres que je mélange , par exemple du piano, pour le côté vivant + de l’orgue pour avoir plus de tenue + un synthé pour timbrer les choses + des voix pour donner un côté sacré, etc. ça donne un côté flou et non identifiable, une sorte de méta -instrument, qui me semble intéressant.

3. Comment composes-tu ta musique ?

Pour ce projet là, la méthode s’est construite progressivement. Est apparue une idée de filiation, de dérivation, de déclinaison, inspirée à la fois des musiques de films dont le même thème est présenté sous différents attributs selon les besoins et les durées des séquences qu’il habille, mais aussi de la technique d’overdub et de contrepoint que permet l’enregistrement au 4 pistes .

Pour parler concrètement : j’ai commencé par enregistrer des lignes d’arpèges au fender rhodes sur mon 4 pistes à cassette, avec parfois une piste de boîte à rythme très simple en guise de métronome. Donc ces trois lignes complémentaires, parfois dissonantes, pouvaient travailler ensemble , mais pouvaient aussi exister séparément puisqu’elles étaient enregistrés à part. Donc chacune de ces lignes d’arpèges a pu servir de point de départ à un nouvel arrangement, parfois dans de nouvelles tonalités, ce qui crée toute une filiation de morceaux complémentaires entre eux, avec de l’ADN en commun mais aussi des incompatibilités harmoniques. On pourrait presque les écouter en simultanée … J’ai ensuite prolongé cette idée en partant cette fois ci de lignes d’arrangements de ces morceaux, pour en faire le point de départ d’autres pièces. en essayant ainsi de leur offrir une nouvelle grille de lecture. Également un travail de modulation générale ou je partais d’une de ces lignes mais ralentie a demi vitesse ou quart de vitesse pour créer de nouvelles transformations. J’aime bien l’idée de généalogie qui en découle, certain morceaux sont les aïeux, d’autres les descendants, et on peut voir certaines caractéristiques qui demeurent et d’autres qui s’estompent, comme un nez ou un front caractéristique dont les arrières petits enfants auraient pu hériter de leurs aînés…

Domotic – Descriptions Of An Unfolding Event

4. Quelles sont les musiques, les albums que tu as écoutés au cours de ces dernières semaines ?

J’avoue qu’en tant que musicien, j’écoute surtout ce que je fais moi même. Principalement par manque de temps car je passe beaucoup de temps à réévaluer mon travail en cours dans l’espoir que de nouvelles idées se manifestent, et que les faiblesses apparaissent. C’est une écoute assez analytique et méthodique qu’il est difficile d’alterner avec une écoute de loisir. Je nourris aussi l’espoir de produire la musique la plus personnelle possible, donc je me dis que ne pas écouter trop de choses, actuelles ou non, pourrait peut-être m’aider à ça. Une sorte d’ascétisme volontaire.
Je le regrette aussi un peu car ce régime est parfois fastidieux , du coup j’ai de temps en temps des albums qui traversent le filtre, qui m’obsèdent et que j’écoute pendant des mois voire des années . Par exemple depuis quatre ou cinq ans j’écoute toujours très régulièrement Front Row Seat to Earth de Weyes Blood, ou l’album Surf’s Up des Beach boys . D’autres disques m’ont accompagnés très longtemps comme la BO du Bal de Vampires de Kriztof Komeda, ou l’album Garage Array de Dylan Shearer.

 

5. Peux-tu nous parler d’un grand souvenir an matière de Musique, Cinéma et Littérature ?

Musique :
Le morceau qui m’a ouvert les yeux : Strawberry Fields Forever, à 8 ans . Je découvre le bouton « balance » sur la chaine de mes parents, et j’écoute inlassablement le côté droit puis le côté gauche, qui sont très différents l’un de l’autre. ça m’émerveille et ça dévoile aussi vraiment comment le morceau est constitué en permettant de séparer les différents arrangements. La batterie d’un côté, les trompettes de l’autre. Une véritable porte dérobée vers l’envers du décors qui me donne envie de construire moi aussi de la musique .

Cinéma :
Je l’ai découvert récemment, mais il m’a fait très forte impression, je t’aime je t’aime d’Alain Resnais. Un film de science-fiction construit sur un principe de flash-back d’une minute. C’est mélancolique, formellement rigoureux, et très très beau du point de vue sonore.

Littérature :
Je suis un lecteur très paresseux depuis que les téléphones sont arrivés… J’essaye laborieusement de finir l’homme sans qualité de Robert Musil.

Étiquettes: