Interview avec Seb Lapin aka Konejo et chroniqueur sur IRM netlabel

Interview passionnante et foisonnante avec Seb Lapin de IndieRockMag, pour parler du label et des différents projets qui y sont rattachés mais également de ses productions en tant que musicien bidouilleur.

 Seb Lapin aka Konejo

Indierockmag est présent sur la toile depuis 2005 et pourtant vous avez lancé votre label véritablement en 2020. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l’aventure et pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Cela s’est fait en deux temps finalement. Nous avions publié depuis 2007 des compilations de morceaux originaux d’artistes chers au webzine, à commencer par un tour d’horizon des espoirs de la scène indépendante française baptisé à l’époque Fresh & French Tour. 19 autres compils plus tard, on n’avait toujours pas sauté le pas du netlabel. La première étape a été la concrétisation d’une collaboration musicale naissante entre Valgidrà (le projet de mon compère d’IRM Elnorton, lancé en 2019) et Konejo (mon alias de bidouilleur sonore inauguré au printemps 2020). L’impression que pour une première rencontre musicale entre deux rédacteurs du site (qui a toujours compté son lot de musiciens, une demi-douzaine encore aujourd’hui), une plateforme de diffusion IRM s’imposait.

Assez rapidement, après la parution du premier long-format electronica de Valgidrà, notre seconde référence, des artistes en contact étroit avec l’équipe ont commencé à nous solliciter pour des sorties, et c’est celle du premier EP de Christophe Bailleau, “Persistance” en janvier dernier qui a véritablement entériné la double vocation du netlabel : diffuser une partie de nos projets personnels mais aussi contribuer à notre modeste niveau à donner un peu plus de visibilité à des artistes autoproduits que l’on chérit mais qui n’ont pas toujours la chance de trouver le label qui leur conviendrait, faute souvent de rentrer dans des cases clairement définies – et c’est justement en grande partie ce qui nous plaît chez eux ! Un peu comme avec les concerts Sulfure que l’on organise à Paris – et qui sont nés d’un recherche de date concomitante des Américains Jeremiah Cymerman et Ensemble Économique, pour lesquels nous avions finalement organisé nous-mêmes un double concert après avoir échoué à leur trouver la structure adéquate -, ce sont les artistes qui ont indirectement lancé l’aventure à notre place…

Est-ce que vous avez des critères bien précis par rapport aux artistes que vous souhaitez publier sur IRM Netlabel ?

Il est probable que seuls des artistes avec lesquels nous entretenons a minima une certaine relation virtuelle et pour lesquels nous avons déjà témoigné de l’intérêt dans nos pages seront mis en avant par le netlabel, essentiellement à leur initiative et davantage comme un palliatif à l’absence d’une structure plus “professionnelle” pour les défendre. En effet, nous avons pour nous notre passion et quelques connexions “pro”, une petite base de followers sur Bandcamp et sur les réseaux, une certaine efficacité à rédiger des dossiers de presse mais ça ne va pas beaucoup plus loin. Au risque de sonner comme nombre de labels aujourd’hui – et de webzines aussi, tristement – qui refusent tout bonnement les envois non sollicités, nous ne nous considérons pas comme un véritable label et n’encourageons donc pas les propositions spontanées – pas par défaut de curiosité évidemment mais par manque de temps et de compétences.

“Les artistes en arrivent à payer pour être écoutés par des webzines, en sont rendus par dépit à utiliser des outils tels que SubmitHub…”

Musicalement, comme sur IRM le webzine, aucun genre musical n’est vraiment privilégié, et c’est sûrement ce qui nous a valu jusqu’ici des propositions d’artistes difficiles à cataloguer. Le contexte est particulièrement difficile pour les musiciens qui n’entrent dans aucune case, et si des structures comme Bandcamp facilitent l’autodiffusion, c’est tout de même extrêmement difficile d’être écouté et chroniqué lorsque l’on n’est pas un musicien “installé”. Les artistes en arrivent à payer pour être écoutés par des webzines, en sont rendus par dépit à utiliser des outils tels que SubmitHub, symptomatique de notre époque à marcher sur la tête. En gros, tu donnes 10 balles pour qu’un algo envoie ton single (ça ne marche qu’avec un morceau, pas un album, le jeu en est déjà biaisé) à des blogs et radios soi-disant par affinité (sachant que si tu ne coches aucune case en terme de son, l’algo ne comprendra rien à ta musique et enverra un morceau d’abstract hip-hop atmosphérique à une webradio nu-soul ou techno par exemple), qui peuvent le cas échéant justifier leur refus de le diffuser et s’en donnent souvent à coeur-joie pour rabaisser les artistes qu’ils sont censés défendre et “juger” leur titre sur la base extrêmement limitée de leurs idées reçues sur ce que devrait être la musique : percutante, “fat”, ostentatoire, surproduite, immédiatement accrocheuse, etc. Alors qu’honnêtement, si tu es un webzine et que tu es sur Submithub, que tu n’es pas suffisamment passionné pour fureter par toi-même et avoir plus de découvertes à faire partager à ton auditoire que ton temps libre ne le permet, tu n’as tout simplement aucune légitimité à chroniquer quoi que ce soit, et jeter une oreille aux sélections de ces soi-disant influenceurs suffit à se faire une idée de l’inanité de leur culture musicale et de leurs “goûts”. C’est le monde à l’envers, et j’imagine que cela peut être extrêmement décourageant pour certains artistes en début de carrière.

Côté labels c’est en général chacun dans sa “niche” avec des attentes bien particulières, qui permettent de fidéliser un public curieux d’un certain type d’univers plus ou moins balisé, des auditeurs conditionnés finalement par leurs habitudes d’écoute comme peut l’être le grand public à un autre degré d’appréciation musicale. Ce n’est pas vraiment une critique, plutôt un constat, c’est évidemment déjà très bien, surtout pour des petits labels à but non lucratif, de consacrer du temps et de l’énergie à la promotion de leurs coups de coeur dans un certain style musical, mais le fait est que même au sein des musiques expérimentales et des structures, disons, “à échelle humaine”, on a des labels d’ambient acousmatique, des labels d’IDM sous perfusion indus, d’autres qui s’intéressent aux songwriters folk, au croisement du jazz et des musiques électroniques ou au hip-hop instrumental lo-fi. Certains font le pont entre des musiques qui partagent quelques atomes crochus, comme l’electronica et le classical ambient, ou le harsh noise et le metal expérimental. Mais le fait est qu’assez peu de labels à l’heure actuelle finalement – je n’en ai même qu’un seul en tête là tout de suite, Thrill Jockey – se permettent de dépasser ces étiquettes, les autres s’y conformant soit par goût soit par stratégie marketing, pour conserver leur “cible” et ainsi offrir à leurs artistes un maximum de visibilité auprès des amateurs du “genre” qu’ils défendent. C’est compréhensible mais c’est tout de même quelque chose que l’on déplore, et auquel on ne se conformera jamais, quitte à n’œuvrer que pour une poignée de curieux pathologiques, ceux pour qui la phrase “j’écoute de tout” n’est pas galvaudée.


Pour donner une idée, outre les projets musicaux de l’équipe et en faisant quelques raccourcis, nous avons publié jusqu’ici sur IRM Netlabel des albums qui ont tous une dimension atmosphérique et mélangeuse assez importante, mais dont les influences vont de l’electronica/ambient (Christophe Bailleau) au drone (SEPL) et aux field recordings (Stalsk) en passant par le glitch-hop (Some Pretend To Whisper) ou la folk nomade (Hideor Tild, notre petit dernier), et notre prochaine sortie devrait encore élargir cet horizon !

Enfin, la notion de prix libre m’est chère mais elle n’est pas limitative, je comprends évidemment les artistes qui espèrent encore vivre de leur musique dans un contexte d’uniformisation qui rend cela virtuellement impossible en s’écartant des normes, à moins d’être une bête de concert et de tourner 250% du temps. Toutefois, pour citer mon compère Ed End, croisé sur la compil Twin Peaks dont on parle juste en-dessous et fondateur du label Le Colibri Nécrophile qui avait défendu mon album “Snapping Back In” l’an dernier : “Choisir le partage plutôt que la commercialisation ne résout pas entièrement les problèmes liés à la diffusion, mais au moins dans cette culture nous sommes moins dénaturés, on ne cherche pas autant à plaire mais plutôt à être, nous sommes moins standardisés, on n’est pas autant assujetti à respecter les normes, nous sommes moins des compétiteurs, on ne fait pas autant la course à la virtuosité technique, on n’est pas obligé de se doper pour jouer, les médias mainstream ne nous pousseront jamais à vendre notre personne, et celles et ceux qui nous écoutent quel que soit leur nombre ne nous consomment pas”.

En 2017, vous avez consacré une anthologie à Twin Peaks avec des compilations composées en hommage à la série culte de David Lynch et Mark Frost. Avec le recul, quel regard portez-vous sur cet imposant et passionnant projet qui comprend au total 16 volumes ?

Bien que faisant partie des grands détracteurs de la saison 3 à propos de la laquelle l’équipe d’IRM est assez partagée, je garde une énorme affection pour ce projet, et surtout beaucoup de fierté d’avoir pu fédérer autant de musiciens de chevet autour d’une même compil, avec des morceaux originaux d’une telle qualité. Il m’arrive d’en réécouter certains volumes et encore aujourd’hui je reste frappé par la cohérence de ces différents volets, un aspect sur lequel nous avions beaucoup travaillé à l’époque (le projet nous a pris deux ans à superviser et sortir entièrement, avec une publication échelonnée de mai 2017 à juin 2018). Pour moi, ce sont de véritables albums qui racontent chacun une histoire et chaque contributeur a pris sa participation très au sérieux, des vidéastes aux graphistes sollicités pour les différents artworks en passant par les ingés son qui l’ont mastérisée gracieusement et bien sûr les musiciens eux-mêmes. Si j’ai un regret finalement c’est de n’avoir peut-être pas su la promouvoir suffisamment auprès de la blogosphère et des webzines de musique expérimentale, un tel projet aurait mérité davantage de chroniques et de retours (il y en a eu de jolis néanmoins), mais entre la diversité des styles musicaux abordés et le peu d’appétence naturelle des chroniqueurs pour les compilations (j’avoue faire partie de ceux qui ne s’y intéressent qu’à reculons, même lorsque plusieurs marottes personnelles sont de la partie), c’était sans doute perdu d’avance. Ces compils IRMxTP continuent toutefois de vivre leur vie et sont assez régulièrement téléchargées, certains volets l’ayant été près d’un millier de fois jusqu’ici.

“Le podcast, c’est aussi notre manière de nous adapter un minimum aux dérives de notre époque de surconsommation…”

En plus de vos articles sur IRM et de vos sorties label, vous mettez en ligne un podcast réalisé par toi Seb. Là encore, est-ce qu’il y a une envie, une ligne particulière, ou c’est juste une version audio de vos coups de cœur et aussi peut-être une manière de faire la promo de vos productions ?

Il est vrai que l’on a pu y glisser ici et là des sorties du netlabel, auquel nous avions d’ailleurs consacré toute une émission en avril dernier, mais l’idée est vraiment de diffuser un maximum de morceaux parmi nos sorties coups de coeur du moment pour compenser la diminution de fréquence des chroniques sur le site depuis quelques années. L’équipe active d’IRM s’est réduite et entre les activités professionnelles et occupations personnelles de chacun, les derniers résistants se concentrent essentiellement sur les tops albums mensuels, qui ne nous permettent malheureusement pas de mettre en avant tout ce que l’on souhaiterait défendre. Finalement un podcast ne me prend guère plus de temps à enregistrer que l’écriture et la mise en forme de deux ou trois chroniques et permet sur environ 45 minutes de faire découvrir une dizaine de sorties.

Le podcast, c’est aussi notre manière de nous adapter un minimum aux dérives de notre époque de surconsommation : de moins en moins de gens semblent prendre le temps aujourd’hui de lire une chronique et le format de découverte privilégié est plutôt la playlist, qu’elle soit compilée par un “prescripteur” de confiance ou par un algorithme (beurk). Pour nous, les playlists ont été un temps un complément aux tops albums, lorsque nous avions encore à notre disposition le défunt Playmoss qui permettait d’incorporer des morceaux issus de Bandcamp et donc de playlister sans nourrir ce gros profiteur déshumanisé qu’est Spotify… On essaie de s’adapter sans trop brader nos valeurs, d’où la question que l’on se pose actuellement, suite à plusieurs remarques de nos lecteurs/auditeurs : doit-on également sortir le podcast sur Youtube ? Pour moi, hormis pour les clips, Youtube c’est le mal, et je ne vois strictement aucun intérêt à pouvoir écouter un podcast sous forme de vidéo/image de fond lorsque l’on peut le faire sur Bandcamp avec une bien meilleure stabilité du streaming… mais les habitudes d’écoute du public ont la vie dure et Youtube semble être un peu devenu la télé qui tourne en fond sonore chez soi. Pour autant, doit-on vraiment contribuer à encourager cette prédominance de la forme sur le fond et à enrichir un autre glouton du web au monopole déjà écrasant ?

“la course aux clics – ou désormais aux écoutes – ça n’a jamais été notre dada…”

Sinon, en terme de contenu musical, pas de véritable ligne directrice pour ce podcast, jusqu’ici je suis resté seul aux manettes pour des raisons de calendrier – mais l’un de mes collègues devrait bientôt sauter le pas et s’essayer à l’exercice – donc ce sont essentiellement des albums sortis dans l’année que j’ai appréciés et achetés pour certains, téléchargés librement ou reçus en promo digitale pour la plupart. Cela donne de fait un certain avantage aux sorties autoproduites ou défendues par des petits labels et c’est tant mieux puisque nous continuons de privilégier les découvertes sur le site comme c’est le cas depuis une grosse dizaine d’années.

Comme on peut s’en douter au regard de nos choix éditoriaux, la course aux clics – ou désormais aux écoutes – ça n’a jamais été notre dada, même en 2006 on préférait faire 30 000 vues par mois sur la mise en avant d’illustres inconnus qui nous tenaient à coeur (je repense notamment à des artistes disparus de l’ère Myspace tels que Parkside, ces fabuleux dEUS néerlandais dont nous avions été les seuls à parler à l’époque) que 60 000 sur l’annonce d’un concert de Muse ou Coldplay. Descendre un album sur deux pour s’acheter une “crédibilité” factice sur quelque chose d’aussi fondamentalement subjectif que la musique, paraphraser les dossiers de presse des labels qui ont payé leur encart pub, faire les fonds de poubelle des tendances edgy du moment pour racoler les amateurs de papiers “musique et société” ou remuer la nostalgie du lectorat pour une époque qu’il n’a jamais connue, c’est devenu la norme des magazines pseudo “musicaux” depuis une quinzaine d’années, il ne manque qu’une chose finalement, celle qui devrait constituer l’essentiel du contenu : le “défrichage”, comme on l’appelait à une époque – aujourd’hui je crois bien qu’on ne l’appelle plus du tout, c’est une pratique en voie de disparition. A titre personnel, je n’ai au contraire plus aucune envie, et ce depuis longtemps, de chroniquer des albums déjà mis en avant ailleurs par des publications jouissant d’une plus large audience que la nôtre, qui elles-mêmes gagneraient à s’abstenir puisque Pitchfork est déjà passé par là – cf. entre autres la pathétique trajectoire des Inrocks depuis 2005 (en tant qu’ancien fidèle je n’ai aucun scrupule à balancer, d’autant que leurs pigistes se permettaient de paraphraser nos news 5 jours par semaine au début du webzine). C’est bien simple, je n’y vois tout simplement plus aucun intérêt. Qu’elles soient plus mainstream ou sous les feux de la hype du moment, nous continuons évidemment de relayer de telles sorties dans notre agenda lorsque nous les avons écoutées et appréciées, il arrive même que l’une d’entre elles se retrouve dans notre classement mensuel lorsque l’excellence est au rendez-vous mais pour moi la vocation d’IRM s’est vraiment resserrée sur la mise en avant d’artistes plus obscurs et honteusement sous-exposés, ces talents des 99% immergés de l’iceberg qui statistiquement, et au regard du peu d’intérêt des gros médias pour tout ce n’est pas aguicheur et stéréotypé, sont bien plus nombreux à nous passionner qu’au sein du 1% visible.

Seb, tu fais de la musique sous le pseudo de Konejo avec quelques Ep et albums sortis depuis 2020 à un rythme assez soutenu. Qu’est-ce qui t’a conduit à démarrer ce projet ?

Ça a été assez inattendu car je n’avais jamais eu la moindre envie de passer de l’autre côté. C’est en tombant sur Drumbit, une appli en ligne portugaise basique mais rigolote pour un néophyte (en gros un séquenceur 16 pas façon drum machine qui permet de programmer des rythmiques extrêmement limitées et quelques sons synthétiques directement sur le site, de les lire et d’exporter le résultat au format de son choix) que j’ai commencé à bidouiller des beats cheap, avant de ressortir mon vieil Audacity pour les associer à des samples de soundtracks. En deux semaines, j’avais 6 morceaux mixés plus qu’approximativement aux allures de proto EP, qui n’a jamais vu le jour mais que j’avais pris bien plus de plaisir que prévu à réaliser. Assez rapidement, ce qui était parti d’un jeu pour passer mes vacances de Pâques s’est transformé en activité aussi ludique qu’assidue, que je me suis surpris à prendre au sérieux dès ma première sortie “Shadow of a Doubt” deux mois plus tard, en partie grâce aux retours encourageants de pas mal de musiciens amis qui avaient eu la curiosité d’y jeter une oreille et qui ont pu y déceler par-delà les approximations techniques (heureusement atténuées par le mastering de mon ami Anatoly Grinberg aka Tokee/Massaith) les premiers signes d’un univers narratif aux atmosphères singulières. Plusieurs de mes collaborations actuelles ont démarré à ce moment-là, ce qui avec le recul me paraît totalement irrationnel au vu de mon expérience quasi inexistante comparée à celle des musiciens qui m’ont sollicité, mais ça m’a clairement aidé à avoir la confiance de continuer en assumant mes choix, et de commencer à promouvoir le projet.

j’aime les hasards heureux qui naissent de l’approximation de travailler avec un “DAW qui n’est pas du tout un séquenceur…”

J’ai bizarrement continué à utiliser Drumbit (avec parcimonie) jusque sur quelques titres de mon album “Snapping Back In” que vous m’aviez fait l’honneur de chroniquer, comme une sorte d’hommage au déclenchement de ma nouvelle passion… et plus d’un an plus tard je suis toujours sur Audacity, ce qui peut sembler une aberration pour tout musicien qui se respecte mais s’avère autant une contrainte informatique (mon vieux PC pèterait une durite si j’y installais Ableton) qu’un choix assumé : j’aime les hasards heureux qui naissent de l’approximation de travailler avec un “DAW” qui n’est pas du tout un séquenceur, et les limites du logiciel, surtout en terme d’effets, stimulent la créativité : on ne peut se reposer sur aucune facilité finalement et ça évite de tomber dans certains écueils inhérents à l’uniformisation des techniques modernes de production. Le plus beau compliment que l’on m’ait fait sur “Snapping Back In” d’ailleurs vient d’un musicien américain, Cody Drasser, qui privilégie lui-même l’atmosphère et la narration dans sa musique : “It’s got that particular feeling I get from certain albums created in the 90s. Organic, textural, not too polished by emerging technologies.” Même si cela n’était qu’à moitié volontaire à l’époque, je tiens définitivement à conserver cet aspect-là dans ma musique.

As-tu une formation de musicien ? Comment travailles-tu tes compos ?

Je n’ai jamais joué du moindre instrument ni suivi aucune formation musicale à part les cours de flûte à bec du collège conçus pour te dégoûter à vie du solfège… donc je me repose surtout sur mon expérience d’auditeur passionné, qui heureusement brasse large. Depuis mes premières tentatives je garde une prédilection pour le collage de samples, essentiellement issus de bandes originales de films de mes compositeurs de chevet. Je dois ma passion pour la musique en général aux soundtracks de mon adolescence, aux Ennio Morricone, John Barry, Danny Elfman, Bernard Herrmann, Mancini, Schifrin, Sakamoto, Hisaishi et j’en passe, et dès les débuts du projet j’ai aussi voulu rendre hommage à cette passion pour le cinéma et ses bandes-son (j’ai écrit sur le cinéma avant d’écrire sur la musique et demeure un cinéphile compulsif, voire obsessif). Morricone par exemple reste mon musicien préféré de tout l’étang et son influence irradie jusque dans les franges les plus expérimentales des musiques que j’écoute aujourd’hui.

En général, c’est en découvrant ou en revisionnant un film d’une certaine époque (des années 40 aux années 70, essentiellement) qu’une atmosphère ou une mesure me donne l’idée d’une ambiance ou d’une boucle. Je sample souvent directement sur le film, pour le grain et le background sonore plus organique. Il m’arrive désormais assez souvent de partir d’un beat, ce qui est beaucoup plus facile que l’inverse. Il y a deux aspects assez atypiques que je revendique : l’absence de digging et le désintérêt total pour la programmation, même lorsque je me rapproche comme c’est le cas aujourd’hui avec plusieurs projets, de l’electronica ou de l’IDM. Assez rapidement l’été dernier j’ai commencé à me procurer diverses petites machines abordables, à commencer par une Maschine MK2, contrôleur à pads de chez Native Instruments, et un clavier maître. Aujourd’hui j’utilise en vrac des sampleurs hardware (Roland-SP-404, Zoom ST-224), des boîtes à rythmes (de la très vintage Yamaha RX15 au très moderne Drumbrute Impact), des petits claviers et synthés chinés d’occase, un Korg Volca Kick pour certaines basses au feeling plus analogique, un Stylophone, un piano numérique à touches lestées qui me sert aussi de clavier maître, etc. Je me suis rendu-compte que bizarrement, pour un adepte du collage de samples sur Audacity, je n’avais absolument aucun plaisir à séquencer sur ordinateur, à programmer des beats. Je préfère les improviser aux pads, les jouer encore et encore jusqu’à être à peu près satisfait du résultat puis les recaler précisément si besoin et les looper, ça me permet de garder un feeling spontané, plus important pour moi que la perfection du groove, de la vélocité ou des enveloppes – idem pour les autres VST contrôlés via Maschine, tout est joué, enregistré en direct et largement improvisé.

“j’emporterais bien plus volontiers sur une île déserte un LP de 7rinth ou Ichiban Hashface que les 50 albums rap les mieux notés par Pitchfork dans les années 2010.”

Pour moi l’illusion de perfection n’apporte que peu d’intérêt, et même le confort d’écoute qu’une production excessivement travaillée peut donner finit souvent par nuire à l’affect, donner l’impression d’une musique qui glisse sur toi sans laisser de traces. Je suis conscient par exemple qu’un groupe comme Autechre travaille énormément ses morceaux pour contribuer à cette sensation de musique mouvante, mutante, organique, qui semble évoluer de sa propre initiative, mais leur productivité témoigne aussi d’une grande part laissée à l’erreur, à l’improvisation, il y a un côté assez rêche, spontané qui me plaît toujours autant alors que par exemple, Monolake qui n’a sorti que deux albums pendant les années 2010 et que j’adorais il y a encore une décennie m’a laissé totalement froid avec son dernier opus, l’impression de contempler un producteur en train de séquencer des beats et des glitchs et d’égaliser des fréquences à l’infini, brillant mais désincarné – et surtout cette fâcheuse impression que la seule chose qui nous est racontée est le récit d’une prouesse de technicien. Il faut idéalement trouver un juste milieu, mais en temps qu’auditeur je préfèrerai toujours un album mixé approximativement mais créatif et inspiré, racontant des histoires ou transmettant des émotions à un disque ultra maitrisé qui compterait entièrement sur son savoir-faire et ses recettes pour accrocher l’oreille efficacement – pour donner un exemple, puisqu’on va parler du hip-hop, j’emporterais bien plus volontiers sur une île déserte un LP de 7rinth ou Ichiban Hashface que les 50 albums rap les mieux notés par Pitchfork dans les années 2010.

“tous mes samples viennent d’oeuvres qui me sont chères, qui ont trouvé un écho en moi à un moment de ma vie…”

Sur le crate digging, qui est une notion assez fondamentale pour les musiques qui se nourrissent de samples à commencer par le hip-hop donc, je suis sûrement avantagé par une mémoire obsessive de tout ce qui est lié à la musique ou au cinéma, et ne ressens ni le besoin ni l’envie d’aller chercher au petit bonheur la chance la sonorité ou l’arrangement parfait pour le morceau que je veux construire. La plupart de mes choix de samples ne sont pas qu’une question de texture ou d’harmonie, ils font sens au regard de l’histoire personnelle que racontent mes morceaux ou l’humeur qu’ils retranscrivent, et de fait relèvent énormément de l’association d’idées. Ce que la première base rythmique ou samplée du morceau me donne envie d’exprimer va me faire penser à un film, à l’ambiance ou au titre du morceau d’un soundtrack, aux thématiques chères à un cinéaste, et ainsi cibler ma recherche, qui du coup n’en est plus vraiment une. Je n’ai jamais samplé quelque chose que j’aurais déniché et écouté dans ce seul but, cette quête de la petite perle obscure et vierge de tout échantillonnage propre à un certain nombre de producteurs hip-hop : tous mes samples viennent au contraire d’oeuvres qui me sont chères, qui ont trouvé un écho en moi à un moment de ma vie ou dont j’apprécie a minima la bande-son, et surtout qui font sens à être recontextualisées dans le récit instrumental que j’essaie d’élaborer. Par exemple, le sample du film de Bresson “Un condamné à mort s’est échappé” sur “Escape Syndrome” (“Some Light EP”) dont l’impro arpégée m’avait à la base donné cette sensation de recherche d’échappatoire à une situation déplaisante, la réminiscence discrète du morceau “We’ve Loved Before” d’Henry Mancini sur “Burning Bridges” (“Snapping Back In”) à l’instant où le monologue samplé fait référence aux moments de bonheur passés d’une relation à laquelle le personnage est en train de mettre fin, ou encore les dialogues de l’épisode de Twilight Zone “Nightmare at 20,000 Feet” sur “Customs Purgatory” (“Snapping Back In”) qui raconte mon expulsion à la douane de Shanghai, à l’époque où je vivais en Chine, pour un malentendu sur le nombre d’entrées restantes sur mon visa et ma reconduction sans préavis ni empathie au prochain avion pour HK, moi qui ai la phobie des décollages !

Comment définirais-tu ta musique… sachant que tu proposes des choses très variées qui vont (en gros) de l’ambient drone au hip hop ? Comment vois-tu ton style évoluer au fil du temps ?

Pas évident… du storytelling instrumental peut-être, c’est vraiment le seul point commun entre certaines de ces sorties. Pour l’ambient/drone, tu fais sûrement référence à mon dernier album solo “For a Bit More of Nothing”… j’avais cette envie de m’essayer à une musique expérimentale hypnotique et improvisée aux sonorités très lo-fi, en mettant les beats et les samples momentanément de côté (la plupart de ces morceaux sont composés d’une ou deux impros de claviers cheap passés à travers une batterie d’effets numériques assez limités), mais je pense que pour le moment ça restera une parenthèse sans suite, j’aime trop coller des samples et taper des beats (ou parfois l’inverse !) pour me passer de ces éléments de composition.

Pour ce qui est de mon évolution, j’espère continuer de bénéficier de diverses collaborations présentes et à venir, un exercice que j’affectionne beaucoup. Certaines m’entraînent vers la mise en musique de poèmes, vers un abstract plus noisy ou carrément vers le hip-hop – plusieurs albums et EPs en chantier avec des rappeurs, qui me donnent l’occasion de jouer un peu avec les codes du genre en mêlant par exemple au groove des beats des instrus samplés pas du tout connotées hip-hop ou en proposant au contraire des rythmiques très différentes de celles qu’attend généralement un rappeur, percussions tirées de vieux films ou beats plus rigides et tendus proches de l’indus. D’autres prennent une direction très électronique, qu’elle soit lo-fi ou plus produite : en juillet il y aura ainsi un EP “techno” assez atypique avec Valgidrà, avec des samples de films et de séries des années 50/60 notamment, qui sera suivi d’un premier LP electronica plus “cosmique” dont on a dévoilé une sorte d’aperçu sur la compilation “Table Of Elements Volume 5.0” de l’excellent label parisien m-tronic, qui nous avait fait l’honneur d’inviter les newbies que nous sommes à rejoindre une tracklist de cadors de l’IDM plus qu’imposante. Par ailleurs, avec B-Maltais, qui signe la plupart des artworks de Konejo, on prépare aussi un EP pour cet été, beaucoup plus méditatif, avec pas mal de piano et de VST d’instruments acoustiques, quelque chose d’encore très différent mais nourri du même ADN finalement !

Enfin, je viens de sortir en tant qu’Aries Death Cult un premier album en duo avec Eddie Palmer, New-Yorkais que j’admirais énormément depuis une demi-douzaine d’années pour ses projets The Fucked Up Beat, Studio Noir et plus récemment Cloudwarmer, l’un de mes 4 ou 5 musiciens préférés à l’heure actuelle et sûrement l’une des principales influences de Konejo. “The Lunarians” est vraiment à la croisée de nos univers je pense, une sorte de trip-hop instru cinématographique et mélangeur, plus ou moins light ou hanté, fidèle à notre goût pour l’esthétique lo-fi, les contrastes fort et l’improvisation tout en étant cohérent et précis dans sa production. Travailler avec un musicien plus expérimenté d’une bonne quinzaine d’années, capable de concrétiser des idées que je n’aurais jamais su mener à bien par moi-même, d’obtenir exactement le son voulu par sa maîtrise du mixage et ses notions de mastering, et finalement accoucher d’un album dont je suis pour la première fois entièrement satisfait, tout cela donne forcément envie de continuer doucement à creuser divers aspects de la musique assistée par ordinateur, pour dépasser certaines limitations d’ordre technique et atteindre cet équilibre entre maîtrise et spontanéité/créativité.

Et enfin, pour IRM, avez-vous des projets pour les mois à venir comme par exemple la refonte du site avec une interface plus moderne 😉 ?

Héhé, une remarque qui revient souvent et à juste titre ! Sans oser défendre notre esthétique de vieux blog antéchronologique des 00s, je suis tout de même assez allergique aux tendances actuelles façon sites marchands hyper-esthétisants d’une froideur repoussante. On avait prévu un juste milieu – un peu à la BENZINE 😉 – il y a une dizaine d’années mais l’équipe n’avait pas réussi à se coordonner avec le graphiste qui nous avait gentiment proposé de s’en charger. Aujourd’hui, je pense que cela serait finalement compliqué avec un probable changement d’interface et une migration colossale au regard du nombre d’articles accumulés au fil des années. Là encore, je reste adepte de privilégier la forme au fond et si j’arrive à dégager davantage de temps libre pour IRM ces prochains mois, il sera plus probablement consacré à retrouver un contenu plus régulier qu’à planifier une refonte visuelle du site…

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