Interview : 5 questions à Pointe du Lac

5 questions à Richard Francés et Julien Lheuillier pour mieux faire connaissance  avec leur projet Pointe du Lac, et aussi pour découvrir quels sont les goûts et les influences culturels de chacun.

pointe du lac

Après un premier album en 2016, puis une réédition de deux Ep en 2019, Pointe du Lac revient avec un second LP dans lequel le duo poursuit son exploration des musiques électroniques planantes des années 60 et 70. Un album présenté par ses auteurs comme “une sorte d’ode à la nature, avec un un parti pris pour la contemplation, peut-être un peu dans l’air du temps”, qui au final prend des allures de voyage dans la musique électronique expérimentale des pionniers et qui confirme que la musique Pointe du Lac reste toujours aussi subtile, originale et plus que jamais aventureuse.

1. Qui êtes-vous Pointe du Lac ?

Julien : Pointe du Lac est né un matin alors que je m’étais endormi dans le métro, sur ma ligne 8 quotidienne pour aller au travail, ligne qui venait d’être prolongée depuis peu jusqu’à ce nouvel arrêt poétiquement nommé Pointe du Lac. J’avais visualisé le métro qui s’enfonçait dans un lac multicolore au milieu de l’espace et la bande son de ce voyage m’était apparue immédiatement et clairement (un peu comme on dézipperait un fichier sur un ordinateur).
Le contraste entre la répétition de mon quotidien francilien et la délicate poésie du nom de cette station devait apparaître dans ma musique, c’est pourquoi on entend au départ des rythmiques très répétitives et constantes opposées à des nappes planantes de synthétiseurs.
Dès qu’il a fallu jouer le premier disque de Pointe du Lac sur scène (Pointe du Lac, Gonzaï, 2016), l’évidence était la compagnie de Richard, alter ego cosmique, frère musical. On faisait auparavant des basse-batterie ensemble et on s’est toujours sentis reliés par une mystérieuse parenté qui nous fait sentir la musique et ses changements de la même façon. On vibre vraiment sur la même onde sonore ou toujours dans des fréquences complémentaires. On a composé le deuxième album ensemble (LP2, Alpage, 2020) sans même nous rendre compte que nous le faisions. Pourtant c’est un disque qui emprunte des chemins plus tortueux mais qu’on a accepté tel qu’il est, comme il nous est venu. Nous avons rencontré Quentin Rollet, saxophoniste libre qu’on ne présente plus, lors d’une résidence à Jeumont où nous avons d’ailleurs écrit la plupart des titres du dernier album. Désormais, la plupart de nos concerts se joue en trio avec son apport précieux, d’une manière beaucoup plus improvisée qu’auparavant.

Richard :  Je suis Richard Francés, je joue des synthétiseurs et des machines électroniques dans Pointe du Lac et je fais partie d’autres projets comme Radiant ou WSM. Il m’arrive de faire de la musique minimaliste en solo avec synthétiseurs, magnétophone à bandes et autres instruments acoustiques ou électroniques. Pointe du Lac est un rêve fait par Julien Lheuillier et qu’on partage depuis quelques années maintenant. C’est un beau rêve éveillé dans lequel, synthétiseurs, plantes et Cosmos dansent paisiblement et en harmonie.

2. Quelles sont vos principales sources d’influences ?

Richard :  Je dirais le jazz spirituel et le free jazz (John Coltrane, Max Roach, Sun Ra, Alice Coltrane…), des groupes plus ou moins récents comme Broadcast et Stereolab, ou des plus anciens comme White Noise, The United States of America, pas mal de musique allemande et française des années 70, de nombreux compositeurs et compositrices comme Pauline Oliveros, Olivier Messiaen, Éliane Radigue, Ryoji Ikeda, Delia Derbyshire, Arvo Pärt, Meredith Monk, Moondog, Terry Riley, Ryuichi Sakamoto, Phill Niblock, Akira Rabelais… mais aussi Autechre ou James Holden.

3. Comment composez-vous vos musiques  ?

Richard : On travaille souvent à distance ces derniers temps. Dès qu’on peut se voir et enregistrer ensemble on le fait mais nous n’habitons pas dans la même région. Julien est à Nantes et moi je suis à Paris. On s’envoie des pistes audio enregistrées à la maison ou en studio (des batteries acoustiques, des lignes de synthétiseur, des basses, des ambiances) et on travaille en faisant des allers et retours. Et il n’y a pas vraiment de règles préétablies. On aime la liberté de pouvoir proposer ce qui vient sur le moment à l’autre et avancer ensemble, sans forcer. Tout vient de manière naturelle.

Julien : Pour le deuxième album, nous étions à Jeumont en résidence à la Gare Numérique, une ancienne gare SNCF transformée en lieu de vie et de culture. On travaillait à une formule live plus vivante où l’imprévu aurait sa place au moins à part égale avec les structures préétablies et où Richard pourrait aussi jouer de la batterie. Pendant cette période, des morceaux sont arrivés naturellement à nous et nous les avons accueillis. Parfois, ils ont leur bizarrerie propre mais j’essaye de ne pas les juger trop durement. Par exemple, je ne comprends toujours pas le titre « Trains, Montagnes, Forêts, Banana! » Pourquoi « Banana! » et pourquoi cette suite de mots ?

4. Quelles sont les musiques que vous écoutez en ce moment ?

Richard : En ce moment j’écoute King Krule en boucle, Brand Nubian, Caterina Barbieri, Quicksand, Heads, The Comet is Coming, Khruangbin, The Internet, Dungen, Ringo DeathStarr, Martial Canterel… des trucs assez différents entre eux et éloignés de Pointe du Lac finalement.

Julien : J’écoute le dernier Dominique A (Vie étrange) qui m’a bien réconcilié avec ce qu’il faisait. J’aime cette intimité, ce minimalisme et puis c’est vrai qu’on vit étrangement en ce moment. J’écoute aussi la superbe réédition de Musick to Play in the Dark de Coil, les Mort Garson reparus chez Sacred Bones, Éclairs sur l’Au-delà de Messiaen (toujours un peu), du Albert Roussel, PLUS d’Autechre, le dernier Oneohtrix Point Never, American Head des Flaming Lips, Through Luminous Eyes de Laraaji et des disques de prog (le premier ELP, Selling England by the Pound de Genesis et les deux premiers PFM qui ne sont jamais trop loin de ma platine).

5. Quel est votre meilleur souvenir en matière de musique, cinéma et littérature ?

Richard :  Il y en a de nombreux mais je vais choisir un de chaque :
Le jour où nous avons ouvert la saison de concerts en extérieur à La Station Gare des Mines avec Pointe du Lac et notre ami cher Quentin Rollet aux saxophones et au Monotron. C’était un premier mai, la journée du droit à la paresse, et il y avait un drôle de mélange d’univers ce jour là, autant au niveau personnel avec les ami-e-s qui sont venu-e-s nous voir mais aussi il y avait un drôle de brassage avec les personnes qui venaient voir les concerts ce jour là ainsi qu’un groupe qui sortait d’un after à 15h00 de l’après-midi et qui ont rejoint l’événement. Mystique, magique et drôle! Hahaha!
Un livre : “Un Homme Debout” de Frank Lopvet. Si vous êtes intéressé-e-s par la spiritualité, je vous le conseille vraiment. Ça remet bien les pendules à l’heure et ça nous ramène sur Terre. Là où on doit être. Avec les pieds bien dans la boue. Ça aide à arrêter de se prendre la tête si c’est votre cas.
Une œuvre graphique : Rusty Brown de Chris Ware que je viens de finir. Magnifique, triste, dur, ambigu, plein de vie, de détails et de subtilités, à découvrir et redécouvrir au fil des lectures.
J’ai de nombreux souvenirs cinématographiques, mais j’ai envie d’un partager un plutôt « mainstream » à mes yeux : le jour où je suis allé voir Beetlejuice au cinéma lorsque j’étais gamin (j’avais 7 ans), avec ma cousine et ma mère. Simplement génial ! Hahaha
La veille je n’arrivais pas à dormir en imaginant que j’allais regarder ce film.

Julien : Ouh, ce n’est pas facile comme question. Ça peut changer les classements de meilleurs souvenirs. Je te mets quelques moments choisis.
J’ai des souvenirs de cieux très beaux. Un ciel d’hiver bien dégagé avec d’un côté des roses très profonds sur lesquels viennent se greffer quelques fins nuages violets épars et d’autre part de l’horizon, une irisation de verts tendres et acides irisés de jaunes pastels. Chaud et froid en même temps. Toute une palette d’émotions derrières les carreaux. Ces aubes étaient parfaites pour découvrir de la musique quand, étudiant en première année de fac, je séchais presque systématiquement tous les cours du matin. J’empruntais beaucoup de musique à la BM à cette époque et je ne crois pas qu’il existe de meilleure sensation que celle de découvrir une cantate de Bach avec un reste de café et une belle lumière matinale. Ça enlève toute culpabilité.
Beaucoup plus récemment, j’ai beaucoup aimé lire Kafka sur le rivage de Murakami à la fin du mois de mars dernier quand débutait le confinement. On ne savait pas bien combien de temps ça durerait, le monde devenait incertain mais mon esprit restait occupé aux vagabondages de cet adolescent fugueur et d’un drôle de personnage qui pouvait parler aux chats.
En bande dessinée, il y a deux ans, ‘Sous la maison’ de Jesse Jacobs m’a fait beaucoup d’effet. J’aimerais bien que notre musique puisse parfois ressembler à ces superbes dessins psychédéliques.

https://pointedulac.bandcamp.com/album/pointe-du-lac
https://www.facebook.com/pointedulacmusic

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